Histoire des pratiques corporelles et des représentations du corps. VIGARELLO Georges

Chapitre

Titre: Itinéraire personnel
Durée: 00:19:05   [00:00:00 > 00:19:05]
Georges VIGARELLO est professeur à l’université de Paris V en sciences de l’éducation, directeur d’études à l’EHESS (Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales), membre de l’institut universitaire de France depuis 2001 et co-directeur du CETSAH, maintenant devenu Centre Edgar Morin. Il a été président de la section « sciences de l'éducation » du CNU de 1989 à 1999, membre du conseil d'administration de l'EHESS de 1997 à 2001, mais aussi membre du conseil d'administration et scientifique de l'INRP, et membre du conseil scientifique de la BNF depuis 2000. Il exerce également un certain nombre d'activités éditoriales. Ses recherches sont centrées sur l’histoire des représentations du corps (histoire des pratiques corporelles, histoire de l'hygiène et des pratiques de santé, histoire de la violence physique, histoire des normes et des pratiques d'apparence physique). Ainsi, Georges VIGARELLO a publié de nombreux ouvrages depuis 1978 sur ces thèmes. Après une brève présentation par Peter STOCKINGER, le professeur envisage lui-même son itinéraire personnel et sa démarche de travail. Ainsi, sa scolarisation au sein d'un lycée exigeant à Monaco lui a donné un goût pour les sciences humaines. Il avait aussi des pratiques sportives, et s'est donc engagé dans la voie du professorat de gymnastique. Il a d'abord enseigné en province, puis à l'Ecole Normale Supérieure d'Education Physique et Sportive, aujourd'hui disparue. Il avait alors le sentiment de pouvoir satisfaire son intérêt pour le corps et les pratiques sportives, mais aussi celui pour les sciences humaines. En 1963, à l'issue de cette expérience, il a cherché à continuer ces deux activités, en passant l'agrégation de philosophie. Il a ensuite entrepris une thèse sur l'histoire de la pédagogie de la posture. Cela a donné lieu à la publication du Corps redressé. Il a ensuite enseigné diverses disciplines dans de nombreuses institutions. Il est ainsi rentré dans les sciences de l'éducation à la fin des année 1970.
Titre: Pour une histoire du corps : 5 interrogations principales
Durée: 00:01:53   [00:19:05 > 00:20:58]
Son terrain privilégié est ainsi l'histoire du corps, qu'il envisage à partir de 5 interrogations principales, qui constitueront les différentes parties de l'entretien : 1) Pourquoi les préoccupations sur le corps ont-elles marqué les années 1960 et 1970 ? 2) Pourquoi le corps est-il un objet pluriel ? 3) Quelle est la légitimité d'un questionnement à partir du corps dans une démarche historique ? 4) Une histoire anthropologique à partir des représentations du corps est-elle possible ? 5) Une histoire anthropologique du social et du sujet est-elle possible, à partir de l'entrée du corps ?
Titre: Le paradoxe de la 're-découverte' du corps
Durée: 00:07:17   [00:20:58 > 00:28:16]
En ce qui concerne la première question, Georges VIGARELLO indique que le discours autour de la découverte du corps dans les années 1960 et 1970 constituait un paradoxe, car celui-ci a historiquement été l'objet d'une forte attention. Ainsi, les exemples de la Renaissance, de Jean-Jacques Rousseau et le projet pédagogique du XVIIIe siècle, ou encore la fin du XIXe siècle avec Proust constituent des moments de découverte du corps. Ainsi, Georges VIGARELLO propose de poser la question suivante : si chaque période a le sentiment de découvrir le corps, de quel corps parle-t-on à chaque fois, et de quelle manière le fait-on ?
Titre: Le corps comme objet pluriel : 4 versants principaux
Durée: 00:19:14   [00:28:16 > 00:47:30]
Pour répondre à la seconde question, qui est celle de la compréhension du corps comme objet pluriel, Georges VIGARELLO commence par envisager une série d'exemples. En premier lieu, le corps est compris dans sa diversité au début du XIXe siècle par Paul VALERY quand il indique que nous avons trois corps. Pour sa part, George VIGARELLO pense qu'il existe 4 versants du corps. Tout d'abord celui de l'efficacité, de la technique et de la santé. Ce premier versant « immédiat » est lié à l'imaginaire et aux représentations du corps. Le deuxième versant est celui de la sensibilité. Le corps est un lieu de seuil entre différents affects. Le troisième est le principe de propriété, qui porte sur la manière dont le corps représente ce qui nous appartient en propre. Les questions d'appartenance et de propriété du corps sont liées à ce pan. Enfin, le dernier principe est celui de l'identité. C'est en effet par le corps que nous sommes ce que nous sommes. Georges VIGARELLO amorce donc ici les questions des variations historiques des relations entre corps et identité, et entre corps et transcendance. Cela lui permet, de manière brève, de comprendre la manière dont le XXe siècle a représenté le corps.
Titre: Principes heuristiques dans l'étude du corps I - Exemple du linge au XVIIe siècle
Durée: 00:10:25   [00:47:30 > 00:57:55]
Georges VIGARELLO cherche ici à répondre à la troisième question de son exposé. Ainsi, il indique à l'aide de quatre exemples différents, quels sont les principes heuristiques d'une démarche historique partant de l'étude du corps. La première illustration est l'importance qu'a subitement pris le linge dans la société du XVIIe siècle. Il explique que ce phénomène peut être compris comme la rencontre à ce moment de trois versants du corps. Le premier est que les hommes et femmes de l'époque entretiennent un nouveau rapport à la propreté et supportent moins la transpiration. Ce seuil de sensibilité varie donc, qui est à mettre en lien avec un versant fonctionnel. Enfin, le linge sert à ce moment de marqueur social entre individus. Ainsi, ce phénomène ne peut se comprendre que si le corps est envisagé sous plusieurs angles. En retour, celui-ci semble pouvoir être un formidable outil d'analyse historique.
Titre: Principes heuristiques dans l'étude du corps II - Exemple de la société médiévale : une société sans écrit
Durée: 00:02:12   [00:57:55 > 01:00:08]
Le second exemple des principes heuristiques est celui de la société médiévale sans écrit. Il s'agit donc d'une société dans laquelle l'attention au corps va être très importante, car il va pouvoir avoir comme fonction la signature des rituels sociaux. Cet exemple ayant été largement développé par des historiens médiévistes tels que Jacques LE GOFF ou Jean-Claude SCHMITT, George VIGARELLO ne le développe pas davantage.
Titre: Principes heuristiques dans l'étude du corps III - Exemple de la société sans égalité
Durée: 00:03:47   [01:00:08 > 01:03:56]
Dans les sociétés sans égalité, les différences vont s'inscrire sur le corps de diverses manières. Par l'apparence, l'entretien, mais aussi les parcours auxquels les groupes sont soumis selon leur statut. Le corps permet donc d'envisager l'inégalité.
Titre: Principes heuristiques dans l'étude du corps IV - Exemple de la société sans transcendance
Durée: 00:00:47   [01:03:56 > 01:04:44]
Enfin, les sociétés à transcendance limitée amènent à s'interroger sur le corps comme lieu de la transcendance. Ainsi, les pratiques de l'extrême montrent comment c'est dans le corps que se situe aujourd'hui l'interrogation sur la transcendance.
Titre: Etude de l'histoire du corps dans la longue durée
Durée: 00:02:20   [01:04:44 > 01:07:04]
Ainsi, les exemples donnés par Georges VIGARELLO servent à illustrer deux principes heuristiques de l'étude du corps : le croisement des versants et l'étude du corps à une période donnée. Enfin, prendre le corps dans la longue durée est le dernier principe que le chercheur met en place dans son travail. Cela permet selon lui de mieux distinguer les continuités et ruptures entre les périodes.
Titre: Pour une histoire anthropologique des représentations du corps
Durée: 00:02:57   [01:07:04 > 01:10:02]
La quatrième partie de l'exposé de Georges VIGARELLO est consacrée à une histoire anthropologique des représentations du corps. Après avoir rappelé quelques principes de méthode (travail sur les sources, rupture avec le sens commun, abandon de l'ethnocentrisme, etc.), le chercheur essaie de tracer les grandes lignes d'une telle histoire, en développant un certain nombre de cas empiriques.
Titre: Histoire anthropologique des représentations du corps I - L'apparence du corps
Durée: 00:11:16   [01:10:02 > 01:21:18]
Une histoire de l'apparence serait ainsi à effectuer, qui porterait notamment sur la silhouette. Georges VIGARELLO développe ainsi la posture arquée des nobles, permettant d'entretenir une distance et de prendre de la hauteur avec son interlocuteur. Au XIXe siècle, ces profils ont complètement disparu. Ainsi, l'apparence permet de mettre en évidence les ruptures historiques. Une telle histoire s'intéresserait autant aux discours qu'aux non-dits sur la manière de porter son corps, ainsi que sur les différences entre le haut et le bas du corps.
Titre: Histoire anthropologique des représentations du corps II - Le corps sensible - Les seuils de la propreté
Durée: 00:04:41   [01:21:18 > 01:25:59]
Une histoire anthropologique du corps devrait aussi prendre en compte les pans du sensible. Plusieurs exemples permettent d'envisager cet aspect, tels celui des seuils de propreté. Ainsi, l'étude de la toilette sèche montre que celle-ci est devenue de plus en plus exigeante au fil des siècles, depuis le XVIe.
Titre: Histoire anthropologique des représentations du corps III - Les techniques (cas du sport)
Durée: 00:05:51   [01:25:59 > 01:31:51]
Après l'apparence et le sensible, le troisième type d'exemple est celui de la technique. Une histoire du corps permet d'approfondir l'histoire des techniques. Georges VIGARELLO indique ainsi que les techniques sportives semblent constituer un objet d'étude privilégié en ce qu'elles restent largement inconnues, et entretiennent des liens forts avec la production d'imaginaire.
Titre: Histoire anthropologique des représentations du corps IV - Corps et santé
Durée: 00:08:45   [01:31:51 > 01:40:37]
Une représentation centrale concerne le fonctionnement idéal du corps. Réfléchir à certains changements en matière de santé en prenant pour repère les façons dont on se représente le corps semble fécond. Ainsi, il s'est opéré une rupture au XVIIIe siècle en matière de pratiques de santé en Occident. Mais cela ne semble se comprendre qu'une fois mis en relation avec les représentations du corps. Georges VIGARELLO illustre cette idée par l'exemple de la pratique de l'inoculation de la petite vérole en Orient et en Occident au XVIIIe siècle. Celle-ci n'a pu avoir lieu en Occident que par la représentation du corps comme moyen de résistance au mal.
Titre: Histoire anthropologique des représentations du corps V - Histoire de la violence
Durée: 00:08:34   [01:40:37 > 01:49:11]
Un autre exemple est celui de la violence. Si des histoires de la violence existent, l'objet du corps peut prendre sens si l'on s'interroge sur les variations des traces laissées par la violence sur le corps. L'entrée par le corps semble pouvoir donner des indices historiques importants. Un autre thème important est celui de la violence qui ne s'opère pas sur le contact sanglant et brutal. Il s'agit par exemple de ce que l'on a appelé « violence morale » au XIXe siècle. Un dernier exemple de violence, liée à la précédente, est celle qui ne laisse pas de trace corporelle. Comment le corps produit-il des effets psychologiques complexes sous la violence, et comment est-il possible d'objectiver ces effets ?
Titre: Histoire anthropologique des représentations du corps VI - Histoire de la beauté
Durée: 00:14:46   [01:49:11 > 02:03:58]
Le corps pourrait aussi être à la fois l'objet et le révélateur de la beauté. Une histoire de la beauté « quotidienne » du corps, au-delà de l'histoire de l'art classique, semble être à faire. Quels sont les critères permettant de juger la beauté ? Georges VIGARELLO indique que ces critères semblent s'être complexifiés au cours du temps, prenant de plus en plus de parties du corps en compte. Par ailleurs, les critères de beauté se sont individualisés. Un autre exemple de cette histoire est le rapport du vêtement à la ligne du corps au XIXe siècle. Il distingue trois temps dans ce rapport, à travers les écrits de Balzac, Zola, et Proust.
Titre: Histoire anthropologique des représentations du corps VII - Histoire des qualités du corps
Durée: 00:05:50   [02:03:58 > 02:09:48]
Enfin, une dernier exemple d'objet dont l'histoire pourrait s'emparer à travers une entrée par le corps est celle des qualités de ce dernier. Georges VIGARELLO entend par là les qualités techniques du corps, qui s'inventent par la culture au fil du temps. Ainsi, les qualités physiques majeures au XVIe siècle sont la force et l'adresse. Aujourd'hui, d'autres qualités sont à disposition, telles que la rapidité, la coordination avec d'autres corps, la résistance, etc. Il s'agit donc ici de comprendre comment se sont inventées ces qualités.
Titre: Pour une anthropologisation du social et du sujet à travers une histoire du corps
Durée: 00:01:56   [02:09:48 > 02:11:44]
Enfin, cette dernière partie est essentiellement programmatique. Georges VIGARELLO indique ici en quoi le corps permettrait de réaliser une histoire du sujet, ce qui répond à sa dernière question. Il cherche ici à montrer, encore une fois à travers une série de 5 exemples, comment des pans du sujet se sont historiquement inventés.
Titre: Anthropologisation du social et du sujet à travers une histoire du corps I - Mise en rapport entre le corps et le cosmos
Durée: 00:05:14   [02:11:44 > 02:16:59]
Le premier exemple développé par Georges VIGARELLO est le rapport entre le corps et le cosmos. Il indique ainsi que le corps s'est libéré du cosmos, par exemple à travers les explications scientifiques prenant place au XVIe siècle. Ainsi, Luigi CORNARO est un des premiers à expliquer que les astres influent sur son corps, mais ne le commandent pas.
Titre: Anthropologisation du social et du sujet à travers une histoire du corps II - Thématique des contraintes
Durée: 00:04:27   [02:16:59 > 02:21:27]
Le deuxième exemple a déjà été développé dans une partie précédente. Il s'agit de l'analyse rousseauiste des contraintes corporelles. L'argument de ROUSSEAU est qu'il ne faut pas contraindre les corps, mais au contraire leur donner une certaine liberté. Cela laisse entendre que le corps a déjà une autonomie, une force qui lui est propre avant même que le corps soit formé. La grande originalité des thèses hygiénistes sont d'objectiver des données qui sont propres au sujet.
Titre: Anthropologisation du social et du sujet à travers une histoire du corps III - Espace mental
Durée: 00:05:55   [02:21:27 > 02:27:22]
Le troisième exemple porte sur la manière dont a historiquement pris place une auto-analyse du corps au XIXe siècle. A cette époque, une réflexion sur la consommation de drogues et les effets de ces substances sur la conscience et l'espace mental commence à émerger.
Titre: Anthropologisation du social et du sujet à travers une histoire du corps IV - Conquêtes modernes du désir
Durée: 00:02:30   [02:27:22 > 02:29:53]
Le quatrième exemple est celui de la manière dont l'histoire légitime la conquête du désir. Ce dernier devient un droit à partir du XIXe siècle. Le travail sur le corps permet de mettre en évidence cette conquête du sujet.
Titre: Anthropologisation du social et du sujet à travers une histoire du corps V - Intériorisation de la transcendance
Durée: 00:02:54   [02:29:53 > 02:32:47]
Enfin, le dernier point est celui de l'intériorisation de la transcendance, qui est un aspect résolument contemporain. En effet, comme expliqué auparavant, la transcendance semble maintenant se situer à l'intérieur du corps, comme le montrent les nombreuses pratiques de quête de soi et d'introspection. En définitive, un travail sur le corps semble pouvoir permettre de faire exister une anthropologie historique du sujet, étant entendu que ce sujet ne peut exister si un certain nombre de contraintes ne continuent pas de s'appliquer sur le corps.

23 chapitres.
  • Georges VIGARELLO est professeur à l’université de Paris V en sciences de l’éducation, directeur d’études à l’EHESS (Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales), membre de l’institut universitaire de France depuis 2001 et co-directeur du CETSAH, maintenant devenu Centre Edgar Morin. Il a été président de la section « sciences de l'éducation » du CNU de 1989 à 1999, membre du conseil d'administration de l'EHESS de 1997 à 2001, mais aussi membre du conseil d'administration et scientifique de l'INRP, et membre du conseil scientifique de la BNF depuis 2000. Il exerce également un certain nombre d'activités éditoriales. Ses recherches sont centrées sur l’histoire des représentations du corps (histoire des pratiques corporelles, histoire de l'hygiène et des pratiques de santé, histoire de la violence physique, histoire des normes et des pratiques d'apparence physique). Ainsi, Georges VIGARELLO a publié de nombreux ouvrages depuis 1978 sur ces thèmes. Après une brève présentation par Peter STOCKINGER, le professeur envisage lui-même son itinéraire personnel et sa démarche de travail. Ainsi, sa scolarisation au sein d'un lycée exigeant à Monaco lui a donné un goût pour les sciences humaines. Il avait aussi des pratiques sportives, et s'est donc engagé dans la voie du professorat de gymnastique. Il a d'abord enseigné en province, puis à l'Ecole Normale Supérieure d'Education Physique et Sportive, aujourd'hui disparue. Il avait alors le sentiment de pouvoir satisfaire son intérêt pour le corps et les pratiques sportives, mais aussi celui pour les sciences humaines. En 1963, à l'issue de cette expérience, il a cherché à continuer ces deux activités, en passant l'agrégation de philosophie. Il a ensuite entrepris une thèse sur l'histoire de la pédagogie de la posture. Cela a donné lieu à la publication du Corps redressé. Il a ensuite enseigné diverses disciplines dans de nombreuses institutions. Il est ainsi rentré dans les sciences de l'éducation à la fin des année 1970.
  • Son terrain privilégié est ainsi l'histoire du corps, qu'il envisage à partir de 5 interrogations principales, qui constitueront les différentes parties de l'entretien : 1) Pourquoi les préoccupations sur le corps ont-elles marqué les années 1960 et 1970 ? 2) Pourquoi le corps est-il un objet pluriel ? 3) Quelle est la légitimité d'un questionnement à partir du corps dans une démarche historique ? 4) Une histoire anthropologique à partir des représentations du corps est-elle possible ? 5) Une histoire anthropologique du social et du sujet est-elle possible, à partir de l'entrée du corps ?
  • En ce qui concerne la première question, Georges VIGARELLO indique que le discours autour de la découverte du corps dans les années 1960 et 1970 constituait un paradoxe, car celui-ci a historiquement été l'objet d'une forte attention. Ainsi, les exemples de la Renaissance, de Jean-Jacques Rousseau et le projet pédagogique du XVIIIe siècle, ou encore la fin du XIXe siècle avec Proust constituent des moments de découverte du corps. Ainsi, Georges VIGARELLO propose de poser la question suivante : si chaque période a le sentiment de découvrir le corps, de quel corps parle-t-on à chaque fois, et de quelle manière le fait-on ?
  • Pour répondre à la seconde question, qui est celle de la compréhension du corps comme objet pluriel, Georges VIGARELLO commence par envisager une série d'exemples. En premier lieu, le corps est compris dans sa diversité au début du XIXe siècle par Paul VALERY quand il indique que nous avons trois corps. Pour sa part, George VIGARELLO pense qu'il existe 4 versants du corps. Tout d'abord celui de l'efficacité, de la technique et de la santé. Ce premier versant « immédiat » est lié à l'imaginaire et aux représentations du corps. Le deuxième versant est celui de la sensibilité. Le corps est un lieu de seuil entre différents affects. Le troisième est le principe de propriété, qui porte sur la manière dont le corps représente ce qui nous appartient en propre. Les questions d'appartenance et de propriété du corps sont liées à ce pan. Enfin, le dernier principe est celui de l'identité. C'est en effet par le corps que nous sommes ce que nous sommes. Georges VIGARELLO amorce donc ici les questions des variations historiques des relations entre corps et identité, et entre corps et transcendance. Cela lui permet, de manière brève, de comprendre la manière dont le XXe siècle a représenté le corps.
  • Georges VIGARELLO cherche ici à répondre à la troisième question de son exposé. Ainsi, il indique à l'aide de quatre exemples différents, quels sont les principes heuristiques d'une démarche historique partant de l'étude du corps. La première illustration est l'importance qu'a subitement pris le linge dans la société du XVIIe siècle. Il explique que ce phénomène peut être compris comme la rencontre à ce moment de trois versants du corps. Le premier est que les hommes et femmes de l'époque entretiennent un nouveau rapport à la propreté et supportent moins la transpiration. Ce seuil de sensibilité varie donc, qui est à mettre en lien avec un versant fonctionnel. Enfin, le linge sert à ce moment de marqueur social entre individus. Ainsi, ce phénomène ne peut se comprendre que si le corps est envisagé sous plusieurs angles. En retour, celui-ci semble pouvoir être un formidable outil d'analyse historique.
  • Le second exemple des principes heuristiques est celui de la société médiévale sans écrit. Il s'agit donc d'une société dans laquelle l'attention au corps va être très importante, car il va pouvoir avoir comme fonction la signature des rituels sociaux. Cet exemple ayant été largement développé par des historiens médiévistes tels que Jacques LE GOFF ou Jean-Claude SCHMITT, George VIGARELLO ne le développe pas davantage.
  • Ainsi, les exemples donnés par Georges VIGARELLO servent à illustrer deux principes heuristiques de l'étude du corps : le croisement des versants et l'étude du corps à une période donnée. Enfin, prendre le corps dans la longue durée est le dernier principe que le chercheur met en place dans son travail. Cela permet selon lui de mieux distinguer les continuités et ruptures entre les périodes.
  • La quatrième partie de l'exposé de Georges VIGARELLO est consacrée à une histoire anthropologique des représentations du corps. Après avoir rappelé quelques principes de méthode (travail sur les sources, rupture avec le sens commun, abandon de l'ethnocentrisme, etc.), le chercheur essaie de tracer les grandes lignes d'une telle histoire, en développant un certain nombre de cas empiriques.
  • Une histoire de l'apparence serait ainsi à effectuer, qui porterait notamment sur la silhouette. Georges VIGARELLO développe ainsi la posture arquée des nobles, permettant d'entretenir une distance et de prendre de la hauteur avec son interlocuteur. Au XIXe siècle, ces profils ont complètement disparu. Ainsi, l'apparence permet de mettre en évidence les ruptures historiques. Une telle histoire s'intéresserait autant aux discours qu'aux non-dits sur la manière de porter son corps, ainsi que sur les différences entre le haut et le bas du corps.
  • Une histoire anthropologique du corps devrait aussi prendre en compte les pans du sensible. Plusieurs exemples permettent d'envisager cet aspect, tels celui des seuils de propreté. Ainsi, l'étude de la toilette sèche montre que celle-ci est devenue de plus en plus exigeante au fil des siècles, depuis le XVIe.
  • Après l'apparence et le sensible, le troisième type d'exemple est celui de la technique. Une histoire du corps permet d'approfondir l'histoire des techniques. Georges VIGARELLO indique ainsi que les techniques sportives semblent constituer un objet d'étude privilégié en ce qu'elles restent largement inconnues, et entretiennent des liens forts avec la production d'imaginaire.
  • Une représentation centrale concerne le fonctionnement idéal du corps. Réfléchir à certains changements en matière de santé en prenant pour repère les façons dont on se représente le corps semble fécond. Ainsi, il s'est opéré une rupture au XVIIIe siècle en matière de pratiques de santé en Occident. Mais cela ne semble se comprendre qu'une fois mis en relation avec les représentations du corps. Georges VIGARELLO illustre cette idée par l'exemple de la pratique de l'inoculation de la petite vérole en Orient et en Occident au XVIIIe siècle. Celle-ci n'a pu avoir lieu en Occident que par la représentation du corps comme moyen de résistance au mal.
  • Un autre exemple est celui de la violence. Si des histoires de la violence existent, l'objet du corps peut prendre sens si l'on s'interroge sur les variations des traces laissées par la violence sur le corps. L'entrée par le corps semble pouvoir donner des indices historiques importants. Un autre thème important est celui de la violence qui ne s'opère pas sur le contact sanglant et brutal. Il s'agit par exemple de ce que l'on a appelé « violence morale » au XIXe siècle. Un dernier exemple de violence, liée à la précédente, est celle qui ne laisse pas de trace corporelle. Comment le corps produit-il des effets psychologiques complexes sous la violence, et comment est-il possible d'objectiver ces effets ?
  • Le corps pourrait aussi être à la fois l'objet et le révélateur de la beauté. Une histoire de la beauté « quotidienne » du corps, au-delà de l'histoire de l'art classique, semble être à faire. Quels sont les critères permettant de juger la beauté ? Georges VIGARELLO indique que ces critères semblent s'être complexifiés au cours du temps, prenant de plus en plus de parties du corps en compte. Par ailleurs, les critères de beauté se sont individualisés. Un autre exemple de cette histoire est le rapport du vêtement à la ligne du corps au XIXe siècle. Il distingue trois temps dans ce rapport, à travers les écrits de Balzac, Zola, et Proust.
  • Enfin, une dernier exemple d'objet dont l'histoire pourrait s'emparer à travers une entrée par le corps est celle des qualités de ce dernier. Georges VIGARELLO entend par là les qualités techniques du corps, qui s'inventent par la culture au fil du temps. Ainsi, les qualités physiques majeures au XVIe siècle sont la force et l'adresse. Aujourd'hui, d'autres qualités sont à disposition, telles que la rapidité, la coordination avec d'autres corps, la résistance, etc. Il s'agit donc ici de comprendre comment se sont inventées ces qualités.
  • Enfin, cette dernière partie est essentiellement programmatique. Georges VIGARELLO indique ici en quoi le corps permettrait de réaliser une histoire du sujet, ce qui répond à sa dernière question. Il cherche ici à montrer, encore une fois à travers une série de 5 exemples, comment des pans du sujet se sont historiquement inventés.
  • Le premier exemple développé par Georges VIGARELLO est le rapport entre le corps et le cosmos. Il indique ainsi que le corps s'est libéré du cosmos, par exemple à travers les explications scientifiques prenant place au XVIe siècle. Ainsi, Luigi CORNARO est un des premiers à expliquer que les astres influent sur son corps, mais ne le commandent pas.
  • Le deuxième exemple a déjà été développé dans une partie précédente. Il s'agit de l'analyse rousseauiste des contraintes corporelles. L'argument de ROUSSEAU est qu'il ne faut pas contraindre les corps, mais au contraire leur donner une certaine liberté. Cela laisse entendre que le corps a déjà une autonomie, une force qui lui est propre avant même que le corps soit formé. La grande originalité des thèses hygiénistes sont d'objectiver des données qui sont propres au sujet.
  • Enfin, le dernier point est celui de l'intériorisation de la transcendance, qui est un aspect résolument contemporain. En effet, comme expliqué auparavant, la transcendance semble maintenant se situer à l'intérieur du corps, comme le montrent les nombreuses pratiques de quête de soi et d'introspection. En définitive, un travail sur le corps semble pouvoir permettre de faire exister une anthropologie historique du sujet, étant entendu que ce sujet ne peut exister si un certain nombre de contraintes ne continuent pas de s'appliquer sur le corps.
Titre: Histoire des pratiques corporelles et des représentations du corps
Auteur(s): VIGARELLO Georges
Date de réalisation: 04/11/2002
Lieu de réalisation: Fondation Maison des Sciences de l'Homme 54 boulevard Raspail, 75006 Paris, FRANCE
Genre: Entretien filmé
Langue(s): Français
Le directeur d'études à l'EHESS Georges VIGARELLO revient au cours de cet entretien sur son parcours scientifique et intellectuel, et développe ses principaux thèmes de recherche.
Georges VIGARELLO a privilégié au cours de sa carrière académique l'étude du corps, à travers cinq interrogations centrales : 1) Pourquoi les préoccupations sur le corps ont-elles marqué les années 1960 et 1970 ? 2) Pourquoi le corps et-il un objet pluriel ? 3) Quelle est la légitimité d'un questionnement à partir du corps dans une démarche historique ? 4) Une histoire anthropologique à partir des représentations du corps est-elle possible ? 5) Une histoire anthropologique du social et du sujet est-elle possible, à partir de l'entrée du corps ? Il donnera des pistes de réponse à chacune de ces questions au cours de cet entretien, en les illustrant à l'aide d'exemples.
Sujet: Sujet
Topique: Anthropologie culturelle
Domaine: Anthropologie sociale
Mots-clés: Anthropologie; social; sujet; histoire; corps
Libellé: Anthropologie du social et du sujet
Mots-clés: Anthropologie; social; sujet; histoire; corps
Localisation temporelle du sujet: Moyen-Âge, Epoque moderne, Epoque contemporaine ; XXIe siècle ap. J.-C. ; XXe siècle ap. J.-C. ; XIXe siècle ap. J.-C. ; XVIIIe siècle ap. J.-C. ; XVIIe siècle ap. J.-C. ; XVIe siècle ap. J.-C. ; XVe siècle ap. J.-C. ; XIVe siècle ap. J.-C. ; XIIIe siècle ap. J.-C. ; XIIe siècle ap. J.-C.
Type de discours consacré au sujet: Bilan historique ; Description ; Discussion ; Entretien ; Exemplification ; Explication ; Exposé scientifique ; Hypothèse ; Proposition ; Suggestion
Le professeur Georges VIGARELLO explique son projet d'étude anthropologique du social et du sujet à travers ses recherches sur l'histoire du corps.
Georges VIGARELLO envisage le corps comme un objet pluriel, à la frontière entre les sciences de l'éducation, l'histoire, et l'anthropologie. Ainsi, l'étude de celui-ci, sur une période longue, permet d'envisager de manière inédite des pans obscurs de l'histoire ainsi que l'invention du sujet individuel.
Sujet: Sujet
Topique: Education de la santé
Domaine: Histoire de l'éducation
Mots-clés: Histoire; corps
Libellé: Histoire des pratiques et représentations corporelles
Mots-clés: Histoire; pratiques; représentations; corps
Localisation temporelle du sujet: Moyen-Âge, Epoque moderne, Epoque contemporaine ; XXIe siècle ap. J.-C. ; XXe siècle ap. J.-C. ; XIXe siècle ap. J.-C. ; XVIIIe siècle ap. J.-C. ; XVIIe siècle ap. J.-C. ; XVIe siècle ap. J.-C. ; XVe siècle ap. J.-C. ; XIVe siècle ap. J.-C. ; XIIIe siècle ap. J.-C. ; XIIe siècle ap. J.-C.
Type de discours consacré au sujet: Bilan historique ; Description ; Discussion ; Entretien ; Exemplification ; Explication ; Exposé historique
Le professeur en sciences de l'éducation Georges VIGARELLO restitue au cours de cet entretien ses recherches sur l'histoire du corps.
Georges VIGARELLO envisage le corps comme un objet pluriel, à la frontière entre les sciences de l'éducation, l'histoire, et l'anthropologie. Ainsi, l'étude de celui-ci, sur une période longue, permet d'envisager de manière inédite des pans obscurs de l'histoire ainsi que l'invention du sujet individuel.
Sujet: Sujet
Topique: Histoire culturelle
Domaine: Histoire de l'éducation
Domaine: Histoire de l'homme
Domaine: Histoire de la beauté
Domaine: Histoire de la violence
Domaine: Histoire des pratiques culturelles
Domaine: Histoire du corps
Domaine: Histoire sociale
Mots-clés: Histoire; corps
Libellé: Histoire des pratiques et représentations corporelles
Mots-clés: Histoire, pratiques; représentations; corps
Localisation temporelle du sujet: Moyen-Âge, Epoque moderne, Epoque contemporaine ; XXIe siècle ap. J.-C. ; XIXe siècle ap. J.-C. ; XVIIIe siècle ap. J.-C. ; XVIIe siècle ap. J.-C. ; XVIe siècle ap. J.-C. ; XVe siècle ap. J.-C. ; XIVe siècle ap. J.-C. ; XIIIe siècle ap. J.-C. ; XIIe siècle ap. J.-C.
Type de discours consacré au sujet: Bilan historique ; Description ; Discussion ; Entretien ; Exemplification ; Explication ; Exposé historique
Le professeur en sciences de l'éducation Georges VIGARELLO restitue au cours de cet entretien ses recherches sur l'histoire du corps.
Georges VIGARELLO envisage le corps comme un objet pluriel, à la frontière entre les sciences de l'éducation, l'histoire, et l'anthropologie. Ainsi, l'étude de celui-ci, sur une période longue, permet d'envisager de manière inédite des pans obscurs de l'histoire ainsi que l'invention du sujet individuel.
Nom: VIGARELLO
Prénom: Georges
Rôle: Invité(e) de l'entretien
Appartenance: EHESS
Fonction: Directeur d'études
Adresse: Paris, FRANCE
Georges VIGARELLO est directeur d'études, EHESS, Paris, FRANCE.
Type: Contexte "Recherche"
Public cible: Pour tout public
Entretien avec le chercheur Georges VIGARELLO destiné à toute personne s'intéressant à l'histoire des pratiques et représentations du corps.
VIGARELLO Georges. « Histoire des pratiques corporelles et des représentations du corps », Archives Audiovisuelles de la Recherche (AAR), n°53, 2002, [en ligne] ; URL : http://www.archivesaudiovisuelles.fr/53
Type: Droit d'auteur relatif à la production du document source
© ESCoM-AAR (Equipe Sémiotique Cognitive et Nouveaux Médias, Archives Audiovisuelles de la Recherche), FMSH (Fondation Maison des Sciences de l’Homme), Paris, FRANCE, 2002
Type: Droit d'auteur relatif à la réalisation du document source
© BILJETINA Charles, réalisateur, ESCoM-AAR/FMSH, Paris, FRANCE, 2002
Type: Droit d'auteur relatif au contenu du document source
© VIGARELLO Georges, directeur d'études, EHESS, Paris, FRANCE, 2002
Type: Régime général "Creative Commons" relatifs au document source
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Titre: Analyse de la vidéo « Histoire des pratiques corporelles et des représentations du corps »
Langue(s): Français
Type: Analyse plus détaillé
Comment citer: FRINGANT, Matthias. Analyse de la vidéo « Histoire des pratiques corporelles et des représentations du corps » (Portail AGORA, 2015): http://www.agora.msh-paris.fr/
Id analyse: 6545b975-a9cd-4efa-85f2-f20cf3dee48c
Id vidéo: 4dc5befa-b7c2-4470-b310-8ec3af4a0e78